Et si on rendait les gens cons à force de les prendre pour des cons ?
Introduction
Il existe une étrange contradiction dans les relations humaines : beaucoup de personnes souhaitent être comprises, respectées et écoutées, mais adoptent des comportements qui privent précisément les autres de ces possibilités. On simplifie leurs raisonnements, on leur cache des informations, on décide à leur place, on leur ment en pensant qu’ils ne verront rien. Et lorsque, progressivement, elles cessent de réfléchir, de poser des questions ou de chercher à comprendre, on se félicite parfois d’avoir eu raison de les sous-estimer.
Mais si les gens finissent par se comporter comme des imbéciles, est-ce nécessairement parce qu’ils le sont ? Ou est-ce, en partie, parce qu’on les a traités comme tels ?
La question mérite d’être posée, car prendre quelqu’un pour un con ne consiste pas seulement à porter un jugement sur son intelligence. C’est aussi modifier la manière dont on interagit avec lui, les informations auxquelles on lui donne accès et la place qu’on lui accorde dans une relation. Or, l’être humain ne réfléchit pas indépendamment de son environnement : il apprend, s’adapte, se protège et finit parfois par correspondre aux attentes de ceux qui l’entourent.
Nous verrons donc que prendre les gens pour des cons peut effectivement contribuer à les rendre moins lucides, moins autonomes et moins enclins à réfléchir, avant d’examiner comment ce mécanisme finit par enfermer aussi bien ceux qui méprisent que ceux qui subissent ce mépris.
I. Sous-estimer l’intelligence des autres, c’est les priver des moyens de la développer
Prendre quelqu’un pour un con, c’est d’abord considérer que sa capacité à comprendre est insuffisante. À partir de cette conviction, on adapte son comportement : on explique moins, on simplifie à l’excès, on dissimule les nuances et l’on évite les conversations qui pourraient remettre en question ses propres certitudes.
Le problème est que l’intelligence ne se manifeste pas dans le vide. Elle a besoin de matière, de stimulation, de confrontation et d’occasions de s’exercer.
Comment pourrait-on attendre de quelqu’un qu’il développe son esprit critique si on ne lui présente jamais les faits dans leur complexité ? Comment pourrait-on lui reprocher de ne pas comprendre une situation si on lui en a volontairement caché la moitié ? Comment pourrait-on exiger son autonomie après avoir passé des années à décider à sa place ?
Il y a là une contradiction fondamentale : on prive une personne des conditions nécessaires à sa compréhension, puis on utilise son manque de compréhension comme une preuve de son incapacité.
C’est un mécanisme que l’on retrouve dans les familles, à l’école, au travail, dans les institutions et jusque dans les relations amoureuses. Un individu que l’on infantilise régulièrement peut finir par ne plus prendre d’initiatives. Non parce qu’il en serait incapable, mais parce qu’il a appris que ses décisions seront ignorées, corrigées ou ridiculisées.
À force de ne pas être considéré comme un interlocuteur valable, il peut même finir par douter de sa propre capacité de jugement.
Le mépris devient alors une prophétie autoréalisatrice : celui qui croyait l’autre incapable agit de manière à limiter ses capacités, puis constate avec satisfaction que l’autre semble effectivement incapable.
On ne révèle pas nécessairement la bêtise d’une personne en la traitant comme une imbécile ; on peut aussi être en train de fabriquer les conditions dans lesquelles elle le deviendra.
Cela ne signifie pas que tous les individus possèdent les mêmes aptitudes, ni que chaque difficulté de compréhension est le produit du mépris. Cela signifie simplement que l’intelligence est aussi une capacité qui s'exerce, et que la manière dont on considère quelqu’un peut favoriser ou entraver cet exercice.
II. Lorsqu’on prend les gens pour des cons, ils finissent par s’adapter à ce rôle
L’être humain est un animal social. Il ne cherche pas seulement à comprendre le monde : il cherche aussi à y trouver sa place. Il observe les réactions des autres, interprète leurs attentes et ajuste son comportement en conséquence.
Lorsqu’une personne est régulièrement méprisée, plusieurs réactions sont possibles. Elle peut chercher à démontrer sa valeur, entrer en conflit, se replier sur elle-même ou finir par se conformer au rôle qu’on lui attribue.
Pourquoi continuer à argumenter si personne ne vous écoute ? Pourquoi vérifier les informations si l’on vous fait comprendre que votre avis n’a aucune importance ? Pourquoi prendre des initiatives si chaque erreur devient une occasion de vous humilier ?
Petit à petit, la réflexion peut laisser place à l’habitude. La curiosité peut être remplacée par la résignation. L’envie de comprendre peut céder devant la nécessité de simplement éviter les ennuis.
Ce phénomène est particulièrement visible dans les environnements où la hiérarchie repose davantage sur l’obéissance que sur la compétence. Un employeur qui décourage toute remise en question finit par s’entourer de salariés qui ne proposent plus rien. Un parent qui refuse à son enfant le droit de se tromper risque de lui apprendre à attendre constamment qu’on lui indique quoi faire. Un partenaire qui tourne systématiquement les questions de l’autre en ridicule peut finir par obtenir son silence.
Et ce silence sera parfois interprété comme une preuve supplémentaire de sa stupidité.
Pourtant, il est possible qu’il ne traduise ni un manque d’intelligence ni une absence d’opinion, mais simplement le calcul d’une personne qui a compris que s’exprimer lui coûte davantage que se taire.
Il faut également considérer un mécanisme plus subtil : à force d’être traité comme quelqu’un de naïf, un individu peut perdre confiance dans ses propres perceptions. Il remarque une incohérence, mais se demande s’il exagère. Il identifie un mensonge, mais hésite à le dénoncer. Il ressent qu’une situation est injuste, mais finit par penser qu’il n’a peut-être pas tout compris.
À ce stade, le mépris a dépassé la simple insulte. Il a commencé à modifier la manière dont la personne évalue le monde et sa propre capacité à l’interpréter.
Il serait toutefois erroné de croire que tout le monde réagit de la même façon : certains deviennent plus méfiants, plus combatifs ou plus lucides. Mais précisément, ces réactions ne réfutent pas le mécanisme ; elles montrent que l’adaptation au mépris peut prendre différentes formes.
Prendre les gens pour des cons, c’est leur imposer une place. Les voir finir par l’occuper ne prouve pas toujours qu’elle leur correspondait au départ.
III. Le mépris est une stratégie qui finit par appauvrir celui qui l'emploie
Le plus paradoxal est que celui qui prend les autres pour des cons finit souvent par se rendre lui-même moins intelligent dans sa manière de comprendre le monde.
Lorsqu’on est convaincu de la supériorité de son propre jugement, on cesse progressivement de chercher à vérifier ses hypothèses. On écoute moins, on questionne moins et l’on interprète chaque désaccord comme une preuve d’ignorance chez autrui.
Le raisonnement devient circulaire : si les autres sont d’accord, c’est qu’on a raison ; s’ils ne sont pas d’accord, c’est qu’ils sont trop bêtes pour comprendre.
Un tel système est particulièrement confortable, car il protège l'ego de toute remise en question. Mais il a un défaut majeur : il empêche d'apprendre.
Or, l'intelligence ne consiste pas uniquement à savoir des choses. Elle suppose également de pouvoir reconnaître ses erreurs, d'envisager plusieurs interprétations et d'accepter que quelqu'un que l'on juge moins compétent puisse avoir raison sur un point précis.
Celui qui méprise systématiquement les autres se prive donc d'une ressource essentielle : leur capacité à lui apporter des informations, des perspectives ou des critiques qu'il n'aurait pas envisagées seul.
Il peut aussi provoquer exactement les comportements qu'il prétend déplorer. Des collaborateurs qui ne signalent plus les erreurs, des proches qui dissimulent leurs opinions, des citoyens qui se désintéressent des débats ou des individus qui préfèrent répéter des discours tout faits plutôt que d'affronter la complexité.
Le mépris produit alors un environnement dans lequel les idées circulent moins librement et où les erreurs deviennent plus difficiles à corriger.
Ce mécanisme est particulièrement dangereux lorsqu'il concerne des personnes qui détiennent du pouvoir. Plus elles sous-estiment ceux qui les entourent, moins elles reçoivent de retours honnêtes. Plus elles sont isolées de la contradiction, plus elles risquent de confondre leur autorité avec leur compétence.
Elles finissent par gouverner un monde simplifié à leur convenance, peuplé de personnes dont elles ont elles-mêmes contribué à réduire l'autonomie.
Il existe néanmoins une distinction importante : traiter les autres avec respect ne signifie pas les croire systématiquement intelligents, raisonnables ou bien informés. Certaines personnes raisonnent mal, certaines refusent d'apprendre et certaines défendent des idées absurdes. Le respect n'oblige pas à renoncer à son jugement.
La différence réside dans la façon dont on réagit à ces limites. On peut contredire quelqu'un sans l'humilier, lui expliquer une erreur sans le rabaisser et reconnaître son ignorance sur un sujet sans en faire une définition globale de sa personne.
Le mépris, lui, remplace l'analyse par une conclusion définitive. Il ne cherche plus à comprendre pourquoi quelqu'un se trompe : il considère que cette personne est, par nature, incapable de comprendre.
Et c'est précisément cette certitude qui rend le mépris intellectuellement stérile.
IV. Une société qui prend ses membres pour des cons finit par obtenir leur désengagement
À l'échelle individuelle, le mécanisme peut sembler anodin. À l'échelle collective, il devient un problème politique, culturel et social.
Lorsqu'on considère que les gens sont incapables de comprendre les enjeux qui les concernent, on peut être tenté de décider à leur place, de leur servir des explications simplistes ou de leur cacher les informations jugées trop complexes.
Cette attitude repose sur une confusion entre deux choses : rendre un sujet accessible et considérer son public comme incapable de le comprendre.
Expliquer clairement n'est pas mépriser. Vulgariser n'est pas nécessairement appauvrir. Le problème commence lorsque la simplification devient une manière de supprimer les nuances, d'éviter les questions ou de substituer l'obéissance à la compréhension.
Lorsqu'on explique aux individus qu'ils n'ont pas besoin de comprendre, mais seulement de faire confiance, on les encourage à déléguer leur jugement. Lorsqu'on leur présente chaque débat comme une opposition entre les intelligents et les idiots, on les incite à choisir un camp plutôt qu'à examiner les arguments.
Et lorsqu'on les trompe tout en les jugeant trop stupides pour s'en apercevoir, on les prive de la possibilité même de décider en connaissance de cause.
À terme, deux réactions peuvent émerger : la soumission ou la défiance généralisée.
Dans le premier cas, les individus cessent de chercher à vérifier ce qu'on leur dit. Dans le second, ils finissent par soupçonner tout le monde, y compris les sources fiables. Dans les deux cas, la qualité du jugement collectif peut se dégrader.
Le danger est alors de créer un cercle vicieux : les institutions se méfient du discernement du public, elles communiquent de manière paternaliste, le public se désengage ou se radicalise, puis ce désengagement est utilisé pour justifier davantage de paternalisme.
Le même raisonnement s'applique aux relations humaines les plus ordinaires. Une personne à qui l'on refuse constamment une conversation honnête peut devenir indifférente à la vérité de l'autre. Un salarié que l'on n'associe jamais aux décisions peut finir par ne plus se sentir responsable de leur résultat. Un enfant à qui l'on ne permet jamais de comprendre les règles risque de les percevoir comme des contraintes arbitraires.
La confiance et la responsabilité se construisent ensemble. Pour qu'une personne développe son discernement, il faut lui laisser une certaine liberté de jugement, mais aussi lui donner les moyens d'exercer cette liberté.
Cela implique d'accepter un risque : celui qu'elle ne soit pas d'accord, qu'elle pose des questions dérangeantes ou qu'elle démontre que nous avons tort.
C'est pourtant le prix d'une relation dans laquelle les individus sont considérés comme des sujets capables de réfléchir plutôt que comme des objets à gérer.
Conclusion
Le regard que nous portons sur les autres ne reste pas toujours une opinion abstraite. Il se traduit en comportements, en décisions, en informations retenues ou transmises, en possibilités accordées ou refusées. Il peut encourager la réflexion ou la décourager, nourrir la confiance ou installer le doute, développer l'autonomie ou produire de la dépendance.
Lorsqu'on traite constamment quelqu'un comme s'il était incapable de comprendre, on risque de le priver des occasions de comprendre, de le décourager d'essayer et de lui faire intégrer que son jugement ne mérite pas d'être exercé. Puis, lorsqu'il manifeste les effets de cette mise à l'écart, on peut être tenté d'y voir la confirmation de notre jugement initial.
C'est ainsi que le mépris peut devenir autoréalisateur.
Mais il faut aller plus loin : prendre les gens pour des cons ne les rend pas nécessairement stupides au sens strict. Cela peut les rendre silencieux, passifs, méfiants, désengagés ou dépendants. Or, ces comportements sont souvent confondus avec un manque d'intelligence, alors qu'ils peuvent être des réponses à un environnement dans lequel penser librement est devenu inutile, difficile ou risqué.
Et celui qui méprise n'en sort pas indemne. En refusant de reconnaître la complexité des autres, il réduit sa propre capacité à comprendre ce qui l'entoure. Il se prive de contradiction, s'enferme dans ses certitudes et finit parfois par créer lui-même le monde médiocre dont il se croit supérieur.
Il serait donc trop simple de conclure que les gens deviennent cons parce qu'on les traite ainsi. L'être humain conserve sa capacité de résistance, et chacun reste responsable, dans une certaine mesure, de ses choix et de ses actes. Mais nul ne se développe indépendamment du regard, des attentes et des conditions que son environnement lui impose.
La véritable question n'est peut-être pas de savoir si les gens sont intelligents ou stupides. Elle est de savoir ce que nous faisons de leur intelligence lorsque nous entrons en relation avec eux.
Car il existe une différence fondamentale entre constater les limites d'une personne et organiser le monde de telle sorte qu'elle ne puisse jamais les dépasser.
Et peut-être que la forme la plus profonde de la bêtise consiste précisément à croire que l'on est intelligent parce que les autres ont fini par ne plus nous contredire.
Sources :
1. Robert K. Merton — La prophétie autoréalisatrice
2. Lee Jussim et Kent D. Harber — Les attentes et leurs effets
3. Edward Deci et Richard Ryan — La théorie de l’autodétermination
4. Stephen A. Rains — La réactance psychologique
5. UNESCO — Éducation aux médias et à l’information





Commentaires